Le mot « nationalisme » s'est imposé dans le débat public depuis le début de la marche de l'AFC/M23 vers Kinshasa. Il est brandi comme un étendard par certains responsables politiques pour rallier autour de M. Tshisekedi et délégitimer toute voix dissidente, comme si ce seul mot suffisait à distinguer les vrais patriotes des autres. Mais, à force d'être invoqué sans nuance, il finit par perdre son sens — ou pire, par servir de paravent à des pratiques qui n'ont rien de nationaliste.
Il ne m'appartient pas d'épuiser ici, en quelques paragraphes, une notion aussi complexe que le nationalisme. Je peux toutefois poser quelques jalons pour éclairer ce que l'on nous vend aujourd'hui.
Le nationalisme, constamment confondu avec le patriotisme, revêt en réalité trois dimensions distinctes. Il est d'abord un sentiment, une émotion intime faite de souvenirs, d'attachements aux lieux, de fierté que nous inspire un compatriote ou une équipe locale qui brille sur la scène mondiale. Ce sentiment, proche du patriotisme, habite chaque être humain et ne se décrète pas.
Il est ensuite une idéologie, construite pour souder les individus autour d'un concept abstrait de nation. Or, dans les pays sous-développés, et particulièrement en Afrique noire, cette idéologie a souvent été importée comme un héritage de l'impérialisme et de la guerre froide, réduite à un « anticolonialisme » primaire ou à un rejet simpliste de l'Autre, une obsession de l'ennemi intérieur comme extérieur. Elle a été imposée plus qu'elle n'a été consentie. Cette génétique contestable du nationalisme africain ne le condamne pas pour autant à demeurer prisonnier de ses origines. Il peut, comme toute idéologie, être réinvesti, repensé et réorienté vers un projet inclusif. Encore faut-il que les conditions politiques et sociales le permettent — et c'est précisément ce qui fait débat en RDC aujourd'hui.
Enfin, il est un mouvement social qui naît lorsque cette idéologie commence à régir le sentiment collectif.
Mais aujourd'hui, en République démocratique du Congo, c'est ce visage archaïque et hérité des origines du nationalisme — celui du rejet simpliste de l'Autre et de l'obsession de l'ennemi — qui s'impose dans l'espace public : un visage dévoyé, instrumentalisé et souvent toxique.
Qui est vraiment le plus attaché à sa nation ? Est-ce ceux qui se font les complices dociles des superpuissances étrangères ou ceux qui ont toujours fait de la souveraineté nationale le socle de leur stratégie ? La réponse semble évidente, et pourtant le discours officiel brouille les pistes.
Le discours nationaliste actuel, qu'il provienne du pouvoir ou de l'opposition, glisse souvent vers un « fondamentalisme identitaire ». On réduit la nation à des critères tribaux, ethniques ou linguistiques. On oppose les « vrais » Congolais aux « autres », on trie les citoyens entre « bons » et « mauvais » selon leur origine présumée. Comment ce réflexe archaïque pourrait-il être assimilé au véritable nationalisme républicain, celui qui fixe la source de la souveraineté dans le peuple congolais tout entier, sans exclusion ? Voilà un mystère qui dépasse l'entendement.
Comment peut-on prétendre défendre la nation tout en excluant une partie de ses citoyens ?
Comment peut-on se dire patriote tout en bradant les ressources nationales ?
Comment peut-on invoquer la patrie pour museler les voix critiques ?
Prenons la question des ressources. Le 4 décembre 2025, un accord de partenariat stratégique a été signé à Washington entre la RDC et les États-Unis, en présence du président Donald Trump et de son homologue rwandais Paul Kagame. Cet accord crée une réserve d'actifs stratégiques regroupant des gisements miniers congolais et accorde aux entreprises américaines un droit de première offre sur les projets associés. La Commission Justice et Paix de la CENCO a elle-même relevé que ce texte contraint Kinshasa à consulter l'ambassadeur américain avant tout changement de politique sur l'exportation des minerais critiques — une disposition qualifiée de « remise en cause partielle de la souveraineté nationale ». À cela s'ajoute un accord migratoire signé le 5 avril 2026, par lequel Kinshasa accepte d'accueillir des migrants expulsés des États-Unis, alors que plusieurs pays africains avaient refusé une proposition similaire. M. Tshisekedi avait affirmé que ce partenariat ne constitue « ni un alignement idéologique ni une substitution de dépendance » et qu'il ne sera jamais « le Président qui va brader les richesses nationales ». Mais lorsque le droit de regard sur la politique minière est concédé à une puissance étrangère, comment ne pas y voir une contradiction avec le discours nationaliste ? Peut-on invoquer la souveraineté nationale tout en acceptant de consulter un ambassadeur américain avant de décider du sort de ses propres ressources ?
Prenons la question de l'Est. Face à la crise, beaucoup refusent obstinément d'entendre l'expression « causes profondes », et encore moins celle de « problème des Banyamulenge/Tutsis congolais ». Ils ne voient qu'une « agression rwandaise » ou une guerre d'appropriation des minerais. Soit. Mais si le Rwanda cessait demain son ingérence, le problème des Banyamulenge/Tutsis congolais disparaîtrait-il comme par enchantement ? Ce discours de haine à l'encontre des Tutsi congolais s'inscrit dans une véritable architecture idéologique, faite de récits conspirationnistes, de falsifications historiques et de rhétoriques de l'exclusion, contribuant à déshumaniser une population entière et à préparer les esprits à la violence.
En excluant les Banyamulenge/Tutsis congolais de la communauté nationale, en refusant de les reconnaître comme des Congolais à part entière, on ne parle plus d'une nation unie, mais d'une nation amputée. Or, cela ne s'appelle pas du nationalisme. Cela s'appelle du séparatisme intérieur, de la division organisée.
Dans la RDC d'aujourd'hui, les seuls dignes de porter le titre de nationalistes sont ceux qui tiennent un discours visant à unir volontairement tous les groupes formant la nation autour de valeurs communes. Et ces valeurs communes ne peuvent émerger que du projet « Sauvons la RDC ».
L'affirmation selon laquelle « le conflit dans l'Est exige une solution politique, et non uniquement militaire » constitue avant tout — et je le répète haut et fort pour ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre — l'ambition du projet « Sauvons la RDC ».
Ce mouvement, initié autour de l'ancien président Joseph Kabila, pose pour le dialogue national des conditions d'inclusivité et de sincérité, réclamant notamment que toutes les parties prenantes puissent y participer sans exclusion sélective.
Or, que constatons-nous aujourd'hui avec l'Union sacrée de la nation ? Les discours populistes et exclusionnistes ont le vent en poupe, dans une ressemblance frappante d'un parti à l'autre. Pourquoi ? La raison est commune : l'instabilité permanente, l'incapacité à résoudre le conflit dans l'Est et le sentiment de menace sécuritaire sont exploités par les politiques pour tirer profit de la souffrance collective. On joue sur la peur, on attise les braises, on instrumentalise le désespoir.
Et dans le même mouvement, on poursuit les opposants, les intellectuels, les journalistes et les défenseurs des droits humains pour « atteinte à la sûreté de l'État » ou « complicité avec l'ennemi », dès qu'ils osent parler des causes profondes et d'inclusivité.
Le nationalisme ne se décrète pas dans la peur, ne se prouve pas par l'exclusion et ne se légitime pas par le fouet. Il est un projet d'avenir, pas un réflexe de survie. Il est une main tendue, pas un poing levé contre les siens. En RDC, l'heure n'est plus à l'invective identitaire, mais à renouer avec notre contrat social qui inclut tous ses fils et filles, sans distinction. Faute de quoi, le nationalisme dont on nous rebat les oreilles ne sera qu'un leurre de plus, un mot de passe pour une forteresse vide, où seuls les échos de la division auront droit de cité.
💬 Commentaires
Guide idéologique
Le dialogue national ne peut être crédible que s’il est inclusif, sincère et orienté vers des solutions concrètes. Mais l’inclusivité ne doit pas non plus devenir un prétexte pour banaliser les responsabilités individuelles ou les actes qui menacent la sécurité nationale. La RDC a besoin de moins d’invectives et de davantage de vérité, de justice et de responsabilité. Défendre l’unité nationale, ce n’est pas exclure ceux qui pensent autrement ; c’est créer les conditions pour que les divergences se règlent par le dialogue plutôt que par la violence. C’est à cette condition que le nationalisme devient un véritable projet de société.